Extraits de :
Entretien avec François de Closets dans Le Point hors-série-jeux, octobre novembre 2009
Parution du livre « Zéro Faute » chez Mille et une nuits.
Pourquoi vous en prenez-vous aujourd'hui à l'orthographe?
... Alors, quand on répète à qui veut l'entendre qu'il ne faut surtout pas toucher à l'orthographe sous peine d'attenter à l'art du français, de qui se moque-t-on ? On vit depuis plus de cent cinquante ans avec cette pression qui relève d'une pure attitude de dévot. Ces gens-là préfèrent s'attacher à l'accessoire et oublient l'essentiel. Dans le christianisme, le dévot oublie la leçon d'amour mais est intransigeant sur les génuflexions, les rosaires, etc. Eh bien, de la même façon, les gens qui se battent pour garder cette saleté qu'est le mot « orthographe », en vous expliquant que c'est le français, ne sont que des dévots qui s'attachent à ce qu'il y a de non significatif dans le culte de la langue française en oubliant l'essentiel.
L'« orthographie» pourra-t-elle un jour être réformée?
...Et c'est bien dommage, car la réforme de l'orthographe était un cadeau fait aux générations futures, surtout aux jeunes des milieux défavorisés. … S'ils peuvent avoir une langue moins difficile à apprendre, quel bonheur ! Mais nous n'avons pas réussi à le faire. ...
Il va alors falloir se décider à regarder les choses d'un point de vue moderne. L'écriture change ! Quand nous sommes passés de la plume Sergent-Major au stylo à bille et que nous avons cessé d'apprendre à faire des pleins et des déliés, c'était la même chose ! Auparavant, apprendre à écrire avait une dimension calligraphique.
Aujourd'hui, tout change : l'écriture, sa fonction, ses utilisateurs et ses outils. …
Vous abordez beaucoup le problème de l'écrit. Mais qu'en est-il des fautes commises à l'oral ? Plusieurs choses. Effectivement, à l'oral, le français évolue et il évolue souvent dans le mauvais sens. Je vous rappelle que je commence mon livre en dénonçant la mort de l'interrogatif. Le français évolue vers une langue infantile, une langue de communication, une langue d’ingénieur en informatique, c'est épouvantable! …
Mais ce que je n'admets pas, c'est que nous ayons donné à l'erreur de graphie un statut invraisemblable dans la société française. Lorsque j'ai avoué dans mon livre que je faisais des fautes d'orthographe, les gens n’en revenaient pas que j'ose révéler cela en public. Ils étaient littéralement choqués ! Et pourtant, la moitié des Français font des fautes!...
La surprise des gens ne vient-elle pas du fait que vous êtes un journaliste et un écrivain, donc forcément à l’aise avec l'orthographe?
Interrogez n’importe quel éditeur, tous vous diront qu’ils reçoivent des manuscrits truffés de fautes. Mais allons plus loin. Demandez-leur si les manuscrits qui contiennent des fautes d'orthographe sont de moins bonne qualité que les manuscrits qui n'en contiennent pas ? Ils vous répondront « non», évidemment ! Cela me rappelle d'ailleurs une chose étonnante. Autrefois les fautes d'orthographe étaient éliminatoires pour les élèves. Mais qui a jamais pris soin de sélectionner 5 000 devoirs contenant des fautes d'orthographe et 5 000 devoirs n'en contenant pas. Vous faites abstraction de l'orthographe et vous essayez de voir si le niveau intellectuel général est beaucoup plus élevé chez ceux qui ne font pas de fautes d'orthographe que chez ceux qui en font. Ce serait quand même nécessaire, avant de ridiculiser et de traiter plus bas que terre les gens qui commettent des fautes d'orthographe, de s'adonner à ce genre de test...
… Pourquoi n’a-t-on jamais appris l'histoire du français aux Français? À cause du culte orthographique... Il ne faut surtout pas que les gens connaissent son histoire car ils n'auraient plus le même regard d'immuabilité absolue, de chef-d’œuvre accompli devant la graphie de nos mots. L'orthographe ne se pense surtout pas en termes d'évolution. La langue a été « déshistoricisée » pour affermir le culte de l'orthographe.
En abordant la question de l'orthographe, on pense inévitablement aux fameuses dictées de Bernard Pivot qui ont remporté un succès populaire pendant vingt ans. Quel est votre regard sur ce rendez-vous populaire autour de la langue française?
… Le français est une langue facile à lire mais difficile à écrire. Toute la difficulté est pour le scripteur. Nous pouvons donc débarrasser sans crainte le français de toutes ses scories tout en conservant la complexité de la langue. L'idéal serait même d'accepter certaines erreurs commises par les élèves au lieu de faire semblant de ne pas les voir. Demandez aux professeurs : lorsqu’ils voient arriver une copie truffée de fautes, ils lisent en fermant les yeux…Ainsi, ils préfèrent le laxisme à la tolérance. Proposer une orthographe à différents niveaux serait donc une bonne solution à condition de ne pas opposer les gens ! La langue ne doit pas diviser, elle doit nous réconcilier.
Votre livre est-il une dénonciation de la chute du niveau des Français en orthographe?
… Tout le monde avait prédit que le XXIe siècle serait celui de l'image et que les jeunes n’écriraient plus. Or, il s'est passé exactement l'inverse. Ils écrivent beaucoup plus que leurs parents ! Mais leur écriture a changé. Elle se fait désormais sur un clavier … Les mots, au lieu d'être acheminés par des ondes sonores, sont acheminés par des ondes électromagnétiques. C’est donc de la pure conversation. Ce qui veut dire que le spectre attaché à la forme écrite diminue considérablement parce que l'on n'est pas dans la même fonction. Et pourtant l'école fait comme si de rien n'était … On enseigne toujours une écriture académique et, dès que l'élève rentre chez lui, il passe à une autre écriture....
... Aujourd'hui, le correcteur informatique est à l'orthographe ce que la calculatrice était aux mathématiques. Si vous ne voulez pas utiliser le correcteur d'orthographe en classe, que va-t-il se passer? Les élèves vont se démobiliser complètement. Ils se diront que la machine les aidera une fois franchi le seuil de l'école. Conséquence? Nous allons avoir des analphabètes qui parviendront à écrire un français approximatif en s'aidant des assistances disponibles partout. Une fois de plus, le progrès technique va nous donner des prothèses qui créent les infirmités qu'elles corrigent. Prenez le GPS par exemple. À force d'y recourir, les Français n'auront plus aucune connaissance de la France. Plus aucune vision de leur pays. Le progrès technique réduit nos capacités et nous rend à la fois esclaves et infirmes. ...
Qui pourrait mettre cela en place?
Il faut réunir dès maintenant les états généraux du français. Qui regroupent bien évidemment les enseignants mais aussi les linguistes, les pédagogues, les écrivains... Ensemble, nous devons regarder les nouvelles façons d'écrire et les nouveaux outils afin de comprendre comment tout ça évolue. Il faut faire un véritable état des lieux du français. Comprendre ce que va devenir notre écriture. En fonction des résultats, il faut réadapter l'enseignement du français sans chercher à interdire les SMS ! Les jeunes ne doivent plus être terrorisés à l'idée je mettre un accent de travers. Ces états généraux doivent permettre de trouver un consensus parce qu'il n'y a pas à s'affronter sur le sujet.
Vous êtes-vous déjà adressé au ministère de l'Éducation nationale à ce propos?
Quand j'ai essayé d'en parler aux conseillers de Xavier Darcos, alors Ministre de l'Éducation nationale, ils m'ont regardé comme si je leur proposais d'installer des distributeurs automatiques de cure-dents dans une basse-cour! Ils ne m'ont jamais répondu et ne se sont même pas penchés sur le sujet. Cela n'intéresse personne. C'est révoltant surtout lorsque l'on sait qu'il y a une solution possible. Le monde de la culture change, et alors? Appuyons-nous sur ce qui change pour préserver ce qui est essentiel. La seule chose qui me donne espoir, c'est le désespoir quotidien des enseignants... .









